Jeune Chopin
L’Institut Frédéric Chopin en Suisse, dont je suis la présidente, a lancé en 2018 un concours international de piano destiné aux jeunes interprètes, pianistes de 7 à 18 ans.
Le Concours Jeune Chopin est placé sous le patronage de l’Institut National Frédéric Chopin en Pologne, organisateur notamment du grand concours de Varsovie, qui se tient tous les cinq ans. Martha Argerich, elle-même lauréate du Concours Chopin à Varsovie en 1965, soutient le concours en tant que marraine et préside le jury. Elle inaugure chaque édition de Jeune Chopin par un concert d’ouverture avec les autres membres du jury. Lors de la dernière édition, Micha Maisky, violoncelliste de renommée internationale et partenaire de longue date de Martha nous gratifiait également de sa participation.
Les première et deuxième éditions se sont déroulées à Martigny, puis les deux suivantes à Lugano. La cinquième édition se tiendra en avril 2027 à Lausanne, car notre concours se déroule tous les deux ans.
Intitulé « Jeune Chopin », ce concours est unique en Europe. Le choix de la Suisse n’est pas anodin : c’est ici qu’a été réalisée la première édition des œuvres complètes de Chopin par Paderewski, Bronarski et Turczyński. Si la Suisse compte déjà plusieurs concours internationaux de renom, comme le Concours de Genève ou le Concours Clara Haskil, aucun ne se consacre à un seul compositeur ni ne s’adresse spécifiquement aux très jeunes pianistes. Il est intéressant de rappeler que l’élève préféré de Chopin fut un jeune garçon hongrois de douze ans, Carl Filtsch, disparu prématurément.
Après une présélection des candidats du monde entier sur un programme imposé selon le niveau, ceux-ci enregistrent dix minutes de musique .Deux membres du jury écoutent séparément ces enregistrements et sélectionnent dix candidats par catégorie d’âge.
Les jeunes participants font preuve d’un niveau pianistique et artistique exceptionnel. Certains sont déjà lauréats de concours nationaux ou connus du grand public. Chaque jeune apporte quelque chose d’unique à l’interprétation de Chopin, car la fraîcheur et l’enthousiasme de ces jeunes musiciens insufflent une nouvelle vie à cette musique.
La musique de Chopin est une référence pour tous les pianistes, à tous les stades de leur apprentissage et de leur carrière. En consacrant un concours aux jeunes — qui représentent l’avenir —, nous souhaitons promouvoir une approche originale de ce répertoire, défendu depuis toujours par les plus grands virtuoses, et créer un tremplin vers le grand concours en Pologne. Nous espérons également éveiller l’intérêt d’un public jeune, souvent éloigné de Chopin, mais qui peut être inspiré en voyant des enfants et des adolescents sur scène.
Chopin, comme les grands écrivains ou peintres de son époque — il était notamment ami avec Delacroix —, est une figure majeure de notre patrimoine culturel. Il fut l’un des premiers compositeurs à exprimer ses racines nationales tout en atteignant une portée universelle, à une époque où les peuples commençaient à s’affirmer face aux empires. La force expressive de sa musique traduit ce désir de liberté. Schumann écrivait en 1836 : « Si le puissant autocrate du Nord savait quel ennemi dangereux le menace dans les œuvres de Chopin, il interdirait sa musique. Ses œuvres sont des canons enfouis sous les fleurs. » Aujourd’hui encore, Chopin demeure universel, interprété par des musiciens issus de toutes les cultures. Sa musique se réinvente à travers des sensibilités multiples.
Parmi les lauréats ayant marqué la scène internationale, citons Eva Gevorgyan, finaliste du Concours Chopin à Varsovie ; Arielle Beck, récemment lauréate des Victoires de la Musique en France ; Ryan Wang, vainqueur de BBS New Artists. Le concours 2025 a aussi révélé de nouveaux talents comme Katherine Hibbs, invitée cet été à Verbier ; Antonio Pavan qui, à seulement 13 ans, est intégré à l’agence Wingold & Boom en Allemagne ; Ivan Chepkin, que vous entendrez le 12 mai à Sion; et Martina Meola, présente ce soir et déjà invitée à Lucerne par Martha Argerich. D’ailleurs, les lauréats des premiers prix participent à des masterclasses avec de grands pédagogues, spécialistes du répertoire chopinien, jouent à Żelazowa Wola, lieu de naissance du compositeur, et se produisent ensuite aux côtés du jury lors du festival de Lausanne.
Depuis 2018, nous coopérons également avec la marque de pianos japonaise Shigeru Kawai, qui met à disposition deux pianos à queue pour le concours et le concert et qui soutient les masterclasses de préparation des candidats, organisées cette année à Krefeld avec la Prof. Akiko Ebi, le Prof. Grzegorz Niemczuk et moi-même. Lors du dernier concert d’ouverture du concours, nous avons eu le bonheur de jouer sur un piano Pleyel de 1847, qui était l’instrument favori du compositeur. Je précise que ce concert a été enregistré et diffusé par la radio suisse italienne. En outre, toutes les vidéos des concerts et de nos lauréats sont disponibles sur la chaîne YouTube de l’Institut Chopin.
Nous menons aussi des actions de médiation culturelle auprès des écoles de musique et conservatoires afin de sensibiliser le jeune public, malheureusement en diminution.
Jeune Chopin est un projet ambitieux pour le développement culturel et éducatif, vecteur de lien social, d’épanouissement personnel et de rayonnement suisse et international. Il s’inscrit pleinement dans la charte de l’Institut Chopin en Suisse : valoriser l’éducation musicale, soutenir la création artistique des enfants, diffuser les œuvres de Chopin et encourager la pratique instrumentale, qu’elle soit amateur ou professionnelle.
Chaque concours exige une préparation considérable, notamment sur le plan financier, et malheureusement, l’Institut doit constamment se battre pour trouver des mécènes. Vous pouvez imaginer que ni Martha Argerich, ni moi-même ne tirons le moindre bénéfice financier de notre engagement : nous soutenons les jeunes pianistes de tout cœur et avec toute notre âme.
Sans ce concours, nous n’aurions jamais eu la chance de découvrir des talents comme Martina Meola ou Arielle Beck. Malheureusement, certains sponsors ne prennent pas cela en compte. Dans le monde de la musique classique aujourd’hui, les agences de concerts préfèrent souvent miser sur des artistes déjà établis, prêts à être « commercialisés ». Mais il faut bien que quelqu’un fasse ses débuts un jour, et c’est là que ce concours joue un rôle essentiel.


